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25.10.2007

Une flamme dans le regard

Je me laissai conduire sans la moindre résistance.

Le relent de brûlé imprégnait encore mes narines, si bien que je ne remarquai pas tout de suite l’odeur qui m’accompagnerait dorénavant, mélange de désinfectant et de matières fécales.

Mon attention toute entière se portait sur la main ferme serrée sur mon épaule, qui imprimait sur ma peau les plis de mon chemisier. Une main d’homme, à coup sûr. Je l’imaginais assez grand, parfaitement rasé, un de ces hommes qui n’ont pas besoin de blouse blanche pour affirmer leur autorité.

Je me demandai s’il cherchait à me faire réagir, par la pression de sa main, par sa présence imposante, par son silence, ponctué seulement par le bruit régulier de ses pas sur le sol froid que mes pieds nus frôlaient à peine. Il portait des semelles dures, chaussures de ville sans doute, soigneusement lacées. Je respirais calmement.

La rumeur de l’exil berçait ma nonchalance.

L’écho des cris étouffés par les murs matelassés faisait grincer mes tympans. Parfois, un rire. Souvent, le silence. Seuls les murs blancs savent avaler les sons de cette manière.

« Je ne crois que ce que je vois », disais-je. Et je m’étais brûlé les yeux.

 

L’air changea soudain. J’étais entrée dans une pièce.

La main quitta mon épaule. La porte se ferma. Ont-ils laissé la lumière ? Je m’approchai de la fenêtre ouverte, laissant le silence de la nuit m’envelopper. La cour mal entretenue, avec sa rangée d’arbres tordus, s’imposa à moi avec le hurlement muet d’une sœur en détresse. Je voulais le noir pour me confondre avec le monde.

Une bourrasque fit frémir les feuilles comme une flamme ;

Entre les murs de l’hôpital, une voix inconnue s’éleva dans la nuit.

18.10.2007

Sarcome d'Ewing

Sarcome d’Ewing. Une saleté, ça, oui, une sacrée saleté, j’ai jamais vraiment compris ce que c’était d’ailleurs. Les explications scientifiques, tu sais que c’était pas mon fort. Je t’écoutais pas de toute façon quand tu m’expliquais, nan, moi si y a un truc que j’ai compris, c’est que ça me bouffait de l’intérieur, et qu’on allait empoisonner la bestiole avec des produits chimiques et que ça allait aussi me bouffer les cheveux. Mes cheveux, quoi, merde. Moi qui voulais depuis toute petite avoir une tresse jusqu’aux fesses. Un rêve de gamine, j’ai bien le droit. J’avais que dix ans quand monsieur le Sarcome est venu me ronger les os. Un mal de chien, ouais, tu te rappelles comme je gueulais. Eh ben le Sarcome il a été tranquillos pendant un moment dans mon bras avant qu’ils le repèrent. Parait que c’est parce que c’est plutôt une rareté. À ce moment-là, y avait déjà des métastases au niveau de la moëlle osseuse. Non, je sais pas ce que ça veut dire. Mais ça me fera peut-être gagner quelques dollars sur le test « Combien valez-vous ? », sur Internet. Super.

Bref, après la boule à zéro, les opérations, la morphine, la rééducation, les discours pseudo rassurants du chirurgien, après les espoirs et les rechutes, d’un coup c’est la mort qui me tombe dessus. Plutôt surprenant, je dois dire. Surtout à dix-sept ans. On aurait pu m’avertir, je t’aurais expliqué.

Expliqué que t’avais pas besoin de chialer comme ça à mon enterrement, que notre grand voyage, on le fera quand même, que c’est pas parce que tu me vois plus que je suis plus là, que la mort, c’est qu’un petit problème de communication. Arrête de pleurer, tu fais que me rappeler que je cause pour rien.

Arrête.

 

Pour Drilou, une louve qui croquait la vie à pleine dents.

14.10.2007

Ca a commencé lentement...

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Ça a commencé lentement, sans qu’elle ne s’en rende compte. Des regards qui glissent, des questions sans réponse. Silences gênés. Et un matin ce fut trop tard : elle s’était perdue. Elle avait beau chercher partout, impossible de se retrouver.

Sa vie continua, sans elle.

Ainsi elle manqua son premier amour. Il s’arrêta devant le banc où elle aurait dû se trouver, sourit, et continua son chemin.

Elle vit son diplôme accroché dans le cabinet d’un autre médecin et assista à son mariage en lançant des poignées de riz sur cette autre femme qui portait sa robe à elle. Elle apprit la naissance de sa petite Rosa dans les faire-part d’un journal du soir, et son divorce dans les brèves de Paris-Match.

Parfois, elle se sentait presque là, et puis de nouveau elle s’échappait, impression fugace d’une existence qu’elle perdait aussitôt.

Puis un soir, soudain, elle se retrouva. Elle était là, seule dans son lit, maigre et affaiblie. Elle passa une main maladroite sur son visage ridé : elle pleurait.

« Tu arrives en retard », murmura-t-elle.

Et elle ferma les yeux.

 

 

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